Rematérialisation numérique du lien socio-professionnel: Val de Marne

Dans le cadre de sa stratégie Nationale de Santé le gouvernement annonçait dès février 2013 le déploiement du programme « Territoire de soins numérique ». Doté d’un budget de 80 M€ pour 3 à 5 projets, ce programme « vise à l’émergence de territoires d’excellence s’appuyant sur des démarches innovantes, une coordination forte, des systèmes d’information modernes, innovants, collaboratifs, évolutifs et ouverts ».

 

Les mots clefs de cet ambitieux projet de e-santé sont annoncés : partage et échange d’informations, collaboration, coopération, coordination, cohérence, avec pour ambition l’optimisation et la sécurisation du parcours de soin de la personne, du sanitaire au médico-social et du secteur hospitalier au secteur libéral.

 

L’agence Régionale de Santé Ile de France s’est portée candidate. Le projet Terris@nté qu’elle porte avec ses partenaires vise à mettre le numérique au service des professionnels et des usagers de la Santé en métropole du grand Paris. Si ce projet était retenu 5 bouquets de services numériques seraient proposés aux différents acteurs de la Santé sur un territoire regroupant le nord-ouest du Val de Marne (Gentilly, Kremlin-Bicêtre, Ivry-sur-Seine, Vitry-sur-Seine, Thiais, Arcueil, Cachan, Villejuif) et l’Ouest du 13è arrondissement de Paris.

 

Les éléments socles de ce grand projet ont été à la base de la réflexion et de l’action menées dans le Val de Marne. Les médecins libéraux y ont, dès 2008, sous l’égide du Conseil départemental de l’ordre des médecins et en interconnexion forte avec le CRRA-Centre 15, mis en place un outil numérique efficient au service de la Permanence des Soins Ambulatoire (PDSA).

 

15 plateformes numériques d’échange et de partage d’informations (1 pour chacune des 12 maisons médicales de garde, 1 pour les 12 responsables, 1 pour les remplaçants, 1 pour les effecteurs mobiles) ont été mise en place pour optimiser la conduite de la PDSA du Val de Marne. Il apparaît maintenant clairement que ce dispositif d’interconnexion numérique a été un des piliers de la mutualisation, de l’efficience et de la pérennité du dispositif de garde de ce département.

 

Ces plateformes sont devenues pour tous les effecteurs un outil simple, naturel et évident. Qu’il nous soit permis de faire ici quelques réflexions basées sur l’expérience acquise et l’analyse du parcours:

 

–       Ces plateformes permettent au quotidien un échange extrêmement rapide des informations, une facilitation de la gestion des listes de garde, une mutualisation des ressources humaines et matérielles.

–       Tous les effecteurs de la Permanence des soins ont immédiatement intégré l’intérêt de cet outil numérique qu’ils se sont très vite approprié.

–       Cette interconnexion est un lien fort entre les effecteurs et a été un puissant facteur de cohésion et d’adhésion à la PDSA. Les effecteurs exercent leur activité libérale de façon souvent isolée. Pour la première fois le message émis par n’importe lequel d’entre eux était lu instantanément par l’ensemble de la communauté du secteur dont il dépendait, communauté qui pouvait répondre et commenter si nécessaire.

–       Parallèlement à la dématérialisation numérique des échanges cet outil a ainsi apporté une rematérialisation forte du lien socioprofessionnel.

–       Ce dispositif de communication des Maisons Médicales de Garde (MMG) a parfois été le véhicule de l’expression de désaccords ou d’humeurs de quelques effecteurs, mais il a ainsi servi de défouloir cathartique, thérapeutique, tout en renforçant  la notion d’appartenance au groupe.

–       Cet outil autorise un passage très large et instantané de l’informationau travers des alertes sanitaires ou plans canicule, diffusion des recommandation du Conseil de l’Ordre et de nos partenaires institutionnels.

–       Cette interconnexion enfin, placée sous le contrôle du coordonnateur, facilite grandement l’intégration des nouveaux venus et des remplaçants.

 

Si le projet Terris@nté de l’ARS Ile de France est retenu, le maillage territorial numérique libéral du Val de Marne sera un élément d’appui essentiel tant dans le passage de la communication qu’en regard de l’expérience déjà acquise par les différents effecteurs mobiles et postés dans l’usage de ce type d’outil.

L’éthique et l’efficience à l’épreuve de la tectonique du numérique

Paris, le 8 Juin 2014,

Les technologies de l’information et de la communication sont devenues en quelques années les outils quotidiens de notre activité personnelle et de notre exercice professionnel mettant à notre disposition de formidables opportunités avec de nouveaux challenges, mais également, en perspective, des dangers, des contraintes, des responsabilités et beaucoup d’interrogations. Leur expansion  permanente nous fait obligation de vigilance, de flexibilité et d’adaptation. Le transfert des données, autorisé par la naissance d’Internet vers 1973, a fait l’objet d’un énorme coup d’accélérateur avec l’arrivée du Web au début des années 1990. Les 40 dernières années ont ainsi vu l’essor de la révolution numérique dont les conséquences à l’échelon mondial auront été aussi importantes que la seconde révolution industrielle initiée à la fin du XVIII è siècle. Une révolution toujours en cours, qui s’accélère au rythme de l’évolution des débits de transfert des données et de la couverture des territoires par les réseaux des opérateurs, une révolution qui permet au citoyen de s’approprier l’espace public, une révolution qui va également profondément modifier les conditions de notre exercice.

L’alimentation de cette nouvelle mutation sociétale ne relève cependant ni du pétrole ni de l’électricité mais d’un carburant beaucoup plus sensible tant en termes de politique et de stratégie, que d’activité commerciale et de vie privée: les données numériques. Un carburant qui peut être l’objet de toutes les convoitises.

On pourrait parler de Nouvelle Tectonique de l’Information et de la Communication. Cette expansion planétaire se fait au rythme de secousses technologiques successives, génératrices de mouvement et de vitesse, libératrices de formidables quantités d’énergie, justifiant la plus grande vigilance quant à leur impact sur l’évolution de nos sociétés et la sécurité des personnes et de leurs données. A ce titre nos institutions ont une responsabilité forte.

Les médecins sont d’importants fournisseurs de données numériques de santé. Ces  données sont  le plus souvent sensibles, relevant du secret professionnel. Leur échange  passe par le déploiement des messageries sécurisées. Leur partage  nécessite de disposer d’espaces confidentiels de stockage, à capacité exponentielle eu égard à nos besoins croissants de mémorisation des données personnelles. Nous devons parallèlement rester très attentifs quant à l’utilisation qui pourrait en être faîte et veiller à en assurer l’intégrité et la sécurité. Ces données peuvent être source de marchandisation. La cybercriminalité évolue au même rythme que les nouvelles technologies et les infractions spécifiques à ces nouveaux outils sont en pleine explosion. Le domaine de la santé est, à ce titre, très encadré et il faut saluer le travail fait par la CNIL et l’ASIP Santé. Notre vigilance commune et le respect par chacun des règles de sécurité restent essentiels dans le déploiement de la e-santé : une responsabilité collective.

Nous sommes également, nous médecins, de gros consommateurs de données numériques dans notre exercice quotidien et par nos multiples besoins d’informations. L’urbanisation des systèmes d’information et plus particulièrement du poste de travail du médecin est ainsi devenue un enjeu majeur, une préoccupation stratégique de tous les acteurs de santé, une condition « sine que non » de l’appropriation par les professionnels de santé de ces nouveaux outils. La télémédecine, bien cernée par le législateur, cherche sa place. Cette place va devenir essentielle dans un cadre budgétaire contraint. Les Agences Régionales de Santé (ARS), fortement impliquées dans cette problématique, accompagnent cette grande mutation. Les assureurs se sont parallèlement rapidement préoccupés des nouvelles opportunités offertes par la e-santé en termes de prévention et de réduction des dépenses, offrant à leurs adhérents « branchés » des réductions substantielles. Chacun est ainsi conscient de l’importance des enjeux.

Nos smartphones, « postes de travail en mobilité », sont devenus l’objet des mêmes réflexions, des mêmes attentions et des mêmes convoitises. Les applications mobiles et les objets connectés dédiés à la santé vont fournir de nouveaux outils de « télésurveillance », ouvrir de nouveaux champs dans le domaine de la prévention et du suivi de nombreuses pathologies. Cette « m-santé » va modifier substantiellement la relation médecin-patient, sans la remplacer : prévention, diagnostic plus précoce, optimisation du suivi, meilleure adhésion au traitement, personnalisation de la prise en charge. Elle serait, nous disent les experts,  source d’économies significatives. Ils estiment à 26 milliards de dollars le marché mondial de la m-santé d’ici 2017 avec 10 millions de personnes concernées en France et 11,5 milliards d’économies sur les dépenses de santé pour notre seul pays. Les professionnels de santé auront dans ce domaine un rôle majeur : conseil, orientation, prescription. De nouvelles questions vont se poser : caractère des données personnelles collectées, utilisation non contrôlée, sécurité, anonymisation, valeur normative des auto-mesures.

L’Ordre s’est résolument inscrit dans cette évolution et veille, en partenariat avec les acteurs institutionnels, à accompagner l’émergence de ces nouveaux outils au service de l’e-santé.  A chaque nouvelle étape de cette grande révolution technologique nous devons être attentifs à sa cohérence avec  l’éthique et la déontologie et rester vigilants quant aux dérives potentielles de ces nouveaux outils. La numérisation et l’externalisation des données de santé ne nous exonèrent pas de cette responsabilité permanente et fondamentale.

Parallèlement l’Ordre plaide pour que toutes ces évolutions ne soient pas déconnectées des besoins et des acteurs de terrain. Le Président du CNOM, Patrick Bouet, a réaffirmé avec force sa constante préoccupation : « s’impliquer dans les usages auprès des professionnels de santé et des usagers».

En novembre 2012 Jacques Lucas, Vice président du Conseil National de l’Ordre des Médecins, en charge de l’e-santé, rappelait dans le Bulletin de l’Ordre, « Quelle stratégie pour la e-santé en France ? », les 11 recommandations du CNOM :

– Déployer l’e-santé « avec » les professionnels de santé,

– Répondre à leurs « besoins concrets ».

– Veiller à l’ urbanisation des référentiels et du poste de travail, sur site et en mobilité.

– Respecter les impératifs déontologiques.

– Eviter toute « fracture numérique » : déployer le très haut débit sur tout le territoire.

– Eviter toute rupture de la continuité des soins : libéraux, établissements, médico-social.

– Assurer la performance et la pérennité du financement de l’e-santé.

– Instaurer un Conseil national stratégique associant professionnels de santé et usagers.

– Uniformiser les règles d’échange-partage d’informations dans la prise en charge de la personne.

– Initier le dossier de coordination des pathologies chroniques dès le premier séjour.

– Prévoir, sur les économies réalisées, un intérêt à agir pour les professionnels de santé.

Force est de constater que, deux ans plus tard, ces recommandations conservent toute leur pertinence, au cœur des préoccupations actuelles, socle obligé du déploiement de la e-médecine dont l’efficience réclame une gouvernance forte, centralisée, associant tous les acteurs pour ne pas se déconnecter des besoins et des usages, au premier chef les professionnels de santé et les usagers.

Bernard Le Douarin