Hold-up ou abus de bien social?

Carnet d'adrese

« de la séquestration du relationnel comme outil politique ».

 Beaucoup d’individus sont considérés comme irremplaçables. En dehors de leur parcours et de leurs qualités personnelles, souvent indiscutables, un argument clef est souvent avancé comme désespérément incontournable et définitif pour justifier de la nécessité de les reconduire dans leurs fonctions: « ils ont de l’entregent, ils ont un carnet d’adresses important ». Quelques remarques à ce sujet.

Avoir de l’entregent : l’entregent, nous dit l’encyclopédie, c’est l’aptitude à se faire valoir, à utiliser au mieux ses relations. C’est un acquis de l’expérience, une capacité de l’individu, un savoir qu’il peut utiliser pour son bénéfice personnel comme pour celui du groupe auquel il appartient. Lorsque l’individu quitte le groupe, il part avec ce savoir qui est le sien et non celui du groupe. Son successeur peut faire preuve d’entregent, s’il en a. Chacun peut faire preuve d’entregent, beaucoup d’individus ont cette aptitude. Ce n’est pas le bien du groupe.

Avoir un important carnet d’adresses : disposer d’un relationnel conséquent est un paramètre différent, plus essentiel  et moins partagé. Un individu promu à la tête du groupe est amené, du fait de son statut de responsable, à assurer des missions de représentation extérieures. Il entre en contact avec d’autres responsables et développe ainsi, au cours du temps, un relationnel privilégié. Ce relationnel est professionnel. Il n’est pas inhérent à l’individu mais est le fruit du poste qu’il occupe. Il est le fait de la fonction et appartient donc au groupe. C’est un bien social.

L’entregent et le relationnel sont deux éléments majeurs à appréhender au sein de groupes dont le rôle d’interface entre professionnels de milieux différents est essentiel. Maîtriser le relationnel c’est maîtriser la communication extérieure, peser sur les orientations et les décisions, gérer les conflits, anticiper. C’est assurer la pérennité du groupe et sa reconnaissance. Mais c’est aussi disposer, au sein du groupe, d’un outil de pouvoir dont l’usage non partagé, inconsidéré ou décidé, peut être stérilisant voire contreproductif.

Assurer la pérennité du groupe: le relationnel doit être partagé au sein de l’équipe et progressivement transmis aux futurs cadres. S’il ne l’est pas, la mise en place de la succession sera compromise, mettant en jeu l’efficacité et la pérennité du groupe. La responsabilité du leader est d’assurer la transmission de ce relationnel en intégrant régulièrement les autres membres  dans les missions de représentation qui sont les siennes et donc celles de la  communauté.

Le problème: la non transmission du relationnel est souvent utilisée comme une arme dissuasive visant à tenir les autres individus à l’écart de toute velléité de prise du pouvoir. Privés de  relationnel ils ne se sentent pas la capacité à diriger et considèrent celui qui détient le « carnet d’adresses » comme indispensable et irremplaçable : briguer sa place devient inenvisageable. C’est une forme de « chantage » : j’ai le leadership, je suis le seul qui détient la connaissance, sans moi vous n’êtes plus rien. Cette dissuasion est de fait une véritable castration de toute appétence à accéder à la direction du groupe.

Etre un leader c’est assumer la responsabilité de la pérennité du groupe. C’est savoir préparer l’avenir et donc anticiper la transmission des connaissances. C’est assurer, dans les meilleures conditions, la poursuite des missions dévolues au groupe. Les individus passent, les idées restent mais évoluent et le groupe doit rester performant.

Bloquer l’accès au relationnel ou empêcher sa transmission c’est opérer un véritable « Hold-up » sur un bien qui appartient à la communauté, c’est priver le groupe d’un outil majeur de communication, c’est de « l’abus de bien social ». Si le décideur est considéré comme irremplaçable c’est qu’il a failli à son rôle de leader en ne sachant pas préparer l’avenir ou, plus grave, qu’il a délibérément séquestré l’accès au relationnel pour stériliser toute adversité.

Bernard Le Douarin, Patrick Lecâble

Créteil, décembre 2007

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